ENTRETIEN AVEC MOEBIUS

« RÊVE DE VOL OU VOL DE RÊVE ?... ICARE S'ENVOIE EN L'AIR ! »

L'HISTORIQUE DU PROJET

© Photo:Rita Scaglia

"Icare" est une oeuvre aussi intéressante que belle.
Tu peux le dire : Taniguchi est un maître !

Vous en êtes un autre !... Alors, pourquoi et comment cette collaboration ?

C’est une sacrée histoire que je vais essayer de résumer en peu de mots... À l'origine, on trouve une petite esquisse de scénario : l'aventure d'un enfant qui naît dans une clinique et qui s’envole, sous les yeux ébahis du corps médical. J’avais écrit un développement logique de ce qu'il pourrait se passer ensuite, sur un plan global : qu'arriverait-il si un gouvernement tombait là-dessus ? Quelle serait la position à prendre ? Je révélais le sujet tout de suite.

Que faire de cet enfant mutant ?
C'est ça : allait-on le mettre sous le boisseau, au nom du "secret défense" ? Et que pouvait-on en tirer ou essayer d'en tirer ?... J’ai tout de suite entrevu une fresque incroyable, en train de se déployer sous mes yeux ! C’est un sujet tellement énorme. Et j’en ai tracé un synopsis assez précis. Synopsis que j’ai mis de côté, avec un tas d'autres projets "en attente". Cela faisait partie de ces choses que j’écrivais à une époque, j’avais pas mal d’idées de scénarios, je les notais plus ou moins, et cela pouvait rester des semaines ou des mois dans un tiroir. Et puis une ouverture s’est opérée du côté des Japonais...

Jirô Taniguchi dans son atelier.
© Hervé Martin Delpierre

Peux-tu me donner des dates ?
Disons, en 1989 ou 1990.
Tu n’avais donc pas prévu de dessiner toi-même ce projet-là ?
Non. L’idée était de présenter un projet aux Japonais et de voir comment ils réagiraient. J’ai sorti ce synopsis, je l’ai présenté et ils ont été emballés !

À qui l’avez-vous présenté en premier ?
À un éditeur de BD : Kodansha. Le choix du dessinateur était optionnel, on ne savait pas encore très bien qui dessinerait cela. L’idée a été d’écrire vraiment et complétement le scénario. Sur le coup, je n 'y arrivais pas : comme toujours, je suis assez lent, un peu paresseux et surtout très occupé à réaliser mes propres bandes dessinées, "Blueberry" et autres...

Tu peux le dire : depuis 1990, "Icare" a quelque peu traîné avant de paraître !
Je vais essayer d'en résumer l’historique. Donc, à l’époque, trop débordé pour m'y mettre, je fréquentais beaucoup Jean Annestay. Il connaissait le projet, il était scénariste : on a décidé d’écrire ensemble. Nous avons commencé par une première version assez concise, l'équivalent de quatre ou cinq albums, avec un découpage à l’européenne. Là-dessus les Japonais nous on déclaré n'aimer que des scénarios avec des séquences très détaillées, vraiment à la japonaise, tout à fait autre chose en somme... Je les ai prévenu que ça risquait alors d’être un peu long, ce qui ne les a pas dérangés. C’est vrai que, pour donner le maximum d’impact à l’histoire, je la voyais se dérouler sur une bonne vingtaine d'années, puisque le personnage y apparaît de sa naissance jusqu'à l’âge de 23-24 ans. Tout le début de sa vie, en tant que jeune homme, il est sujet aux expériences, il est mis sous le boisseau, puis il s’échappe, et c'est là, au moment où il s’échappe que l’aventure commence... En fait, malgré l’énormité du boulot, nous avons écrit une dizaine de milliers de pages de BD !

Non ?!
Si ! Il y avait de quoi produire une saga en quinze volumes ! Mais nous n’étions pas effrayés parce que les Japonais ont l’habitude de procéder ainsi.

Et ensuite ?
On a donc réalisé ce boulot, pour lequel on a été payé en grande partie, le reste étant gratuit juste parce que ça nous plaisait, puis on a fini par livrer une histoire complète. Un machin énorme avec pas mal de digressions, dans lequel Jean Annestay a évidemment glissé aussi des idées à lui... Ah oui, ça partait dans pas mal de directions ! Du coup, à la livraison, les Japonais se sont trouvés devant ce machin qui les a rendus un peu perplexes...

Aviez-vous déjà trouvé votre dessinateur ?

Oui, entre-temps nous avions choisi Jirô Taniguchi.

Qui l’avait choisi ? La Kodansha ?
Non, c’est nous qui l'avons choisi et proposé à Kodansha. Je connaissais bien sûr déjà son travail qui me fascinait.

Suite de l'entretien...